En ce moment, si vous vivez près d’un bois ou d’un parc planté de chênes, vous avez sans doute remarqué un oiseau coloré qui traverse le ciel, le bec chargé. C’est le geai des chênes, en pleine saison de récolte. Chaque automne, il enterre des milliers de glands pour passer l’hiver, et ceux qu’il oublie deviennent de jeunes chênes. Portrait d’un jardinier forestier qui s’ignore.
Reconnaître le geai des chênes
Le geai des chênes (Garrulus glandarius) appartient à la famille des corvidés, comme la pie et la corneille, mais il est bien plus coloré que ses cousins.
- Taille : environ celle d’un pigeon, avec une silhouette plus élancée.
- Plumage : corps beige rosé, croupion blanc bien visible en vol, queue noire.
- Signe distinctif : une petite plaque de plumes bleu vif rayées de noir sur le haut de l’aile, son « miroir », souvent retrouvée au sol par les promeneurs.
- Tête : calotte claire striée de noir, qu’il peut hérisser, et une moustache noire de chaque côté du bec.
Il est plus souvent entendu que vu : son cri rauque, une sorte de « krèèh » sonore, alerte toute la forêt à l’approche d’un intrus. C’est aussi un excellent imitateur, capable de reproduire le miaulement de la buse ou d’autres sons de son environnement.
Si vous débutez dans l’identification, notre guide pour reconnaître les oiseaux courants du jardin donne de bons repères de silhouette et de comportement.
Octobre, le grand mois des réserves
Le geai a un régime varié : insectes, chenilles, fruits, graines, parfois œufs et oisillons au printemps. Mais à l’automne, sa ressource principale devient le gland, très nourrissant.
Pour préparer l’hiver, il pratique ce que les biologistes appellent la thésaurisation, c’est-à-dire la constitution de réserves. Son comportement est très organisé :
- il choisit de préférence des glands sains, sans trou de ver ;
- il en transporte plusieurs à la fois, stockés dans une poche de sa gorge (le jabot) et un dernier dans le bec ;
- il parcourt parfois de longues distances, de quelques mètres à plus d’un kilomètre, entre le chêne et ses caches ;
- il enfonce chaque gland dans le sol, souvent à l’unique, et le recouvre de feuilles ou de mousse.
Une étude allemande ancienne, souvent citée, a estimé qu’en deux mois une soixantaine de geais avaient transporté environ 300 000 glands, soit plus de 4 000 par oiseau. Les chiffres varient selon les années et les régions, mais l’ordre de grandeur est impressionnant.
Une mémoire remarquable, mais pas infaillible
Pendant l’hiver, et jusqu’au printemps pour nourrir ses jeunes, le geai revient chercher ses réserves. Il retrouve une grande partie de ses caches grâce à une mémoire spatiale remarquable, en se repérant aux arbres, aux souches et aux reliefs du terrain.
Mais il ne les retrouve pas toutes. Certaines caches sont oubliées, d’autres abandonnées parce que l’oiseau a trouvé de quoi manger ailleurs ou a disparu. Ces glands, enterrés à la bonne profondeur et souvent dans des endroits dégagés, sont dans des conditions idéales pour germer.
Le geai, planteur de forêts
Les forestiers le savent depuis longtemps : le geai joue un rôle majeur dans la dispersion des chênes. Un gland qui tombe au pied de l’arbre parent a peu de chances de devenir un arbre, faute de lumière. Transporté loin, en lisière, dans une clairière ou une prairie abandonnée, il peut au contraire donner naissance à un nouveau chêne.
Ce service rendu gratuitement intéresse de plus en plus les gestionnaires de forêts, qui cherchent à favoriser une régénération naturelle plus résistante. Des projets expérimentaux en France installent même des « tables à glands » pour inciter les geais à semer dans des parcelles ciblées.
Observer le geai sans le déranger
L’automne est la meilleure saison pour l’observer, car il est très actif et moins discret qu’au printemps. Quelques conseils :
- postez-vous près de chênes chargés de glands, tôt le matin ;
- repérez les allers-retours réguliers, toujours dans la même direction ;
- utilisez des jumelles et restez immobile : le geai est méfiant et file au moindre mouvement.
Au jardin, il peut venir aux mangeoires en hiver, attiré par les noix, les cacahuètes non salées ou les glands. Comme pour le rouge-gorge, qui défend son territoire en automne, observer son comportement dit beaucoup de la saison. Et pour aider tous les oiseaux à passer les grands froids, nos conseils sur le nourrissage en hiver restent valables.
La prochaine fois que vous croiserez un jeune chêne isolé au milieu d’un champ, pensez-y : il y a de bonnes chances qu’un geai l’ait planté.